Le marché des capitaux européen au sens large, est actuellement un sujet stratégique majeur pour l’Union européenne.
1.Le problème européen
L’Europe dispose de beaucoup d’épargne, mais elle la transforme insuffisamment en investissements dans ses entreprises.
Environ 70 % de l’épargne des ménages européens, soit près de 10 000 Md€, reste sous forme de dépôts bancaires.
À l’inverse, les États-Unis disposent d’un marché des actions, obligations, fonds de pension et private equity beaucoup plus profond. Les entreprises américaines se financent donc davantage directement sur les marchés, tandis que les entreprises européennes dépendent encore fortement des banques.
2.L’objectif : l’Union de l’épargne et de l’investissement
L’ancienne Union des marchés de capitaux (CMU) est désormais prolongée par l’Union de l’épargne et de l’investissement (SIU).
L’objectif est de faire circuler plus facilement les capitaux entre les 27 pays européens afin de financer
- les entreprises et notamment les PME ;
- les start-up et l’innovation ;
- les infrastructures ;
- la transition énergétique ;
- l’intelligence artificielle et le numérique ;
- la défense ;
- le développement industriel.
La Commission estime que l’Europe devra mobiliser 750 à 800 Md€ d’investissements supplémentaires par an d’ici 2030, estimation issue notamment du rapport Draghi.
3.Pourquoi l’Europe est en retard
Le marché européen reste fragmenté :
| Europe | États-Unis | |
|---|---|---|
| Marché des actions | Fragmenté entre pays | Très intégré |
| Financement des entreprises | Très bancaire | Beaucoup plus marché |
| Capital-risque | Plus faible | Beaucoup plus développé |
| Private equity | Important mais fragmenté | Très profond |
| Épargne des ménages | Très orientée dépôts | Davantage investie |
| Fonds de pension | Relativement faibles | Très importants |
| Taille des marchés financiers | Inférieure | Très supérieure |
La Commission reconnaît d’ailleurs que, malgré les progrès réalisés depuis 2015, les marchés de capitaux européens restent fragmentés.
4.Le point qui paraît particulièrement intéressant
Il y a une question fondamentale derrière cette réforme :
Comment faire passer une partie de l’épargne européenne des comptes bancaires et de l’assurance-vie vers les actions, obligations, fonds et private equity européens ?
C’est notamment pourquoi Bruxelles travaille sur des comptes d’investissement européens, l’amélioration de la participation des particuliers aux marchés et l’intégration des marchés financiers.
Et le sujet est devenu encore plus important avec les besoins de financement de la défense, de l’IA et de la réindustrialisation.
5.Mais il y a un gros obstacle
Le problème n’est pas seulement réglementaire. Il est aussi politique.
Pour avoir véritablement un marché européen des capitaux, il faudrait notamment :
- Harmoniser davantage la fiscalité de l’épargne ; il faudrait un « sub chapter S » européen
- Faciliter les investissements transfrontaliers ;
- Avoir davantage de supervision européenne ;
- Simplifier les règles pour les entreprises cotées ;
- Développer les fonds de pension ;
- Faciliter les introductions en Bourse ;
- Permettre aux grands fonds européens d’atteindre une taille comparable aux américains.
Or les États restent très attachés à leurs propres systèmes financiers et fiscaux. Les progrès restent donc assez lents. Une analyse récente estime que les principales réformes d’intégration des marchés de capitaux font encore face à des résistances nationales.
En résumé : l’Europe a le capital, mais elle ne sait pas encore suffisamment bien le mobiliser.
Comparaison chiffrée Europe–États-Unis du marché des capitaux : capitalisation boursière, obligations, private equity, épargne des ménages, fonds de pension et financement des entreprises.
C’est là que l’écart devient particulièrement frappant.
Voici les chiffres qui montrent le mieux le décalage entre l’Europe et les États-Unis sur les marchés de capitaux.
| Indicateur | 🇪🇺 UE | 🇺🇸 États-Unis |
|---|---|---|
| Actifs de retraite financée / PIB | 32 % (en France : 13% et Pays-Bas 152%) | 162 % |
| Fonds de venture capital | ~150 Md€ | ~930 Md€ |
| Dette des entreprises financée par obligations | 21 % | 39 % |
| Capitalisation boursière | Nettement plus faible | Nettement plus élevée |
| Épargne des ménages en dépôts | Beaucoup plus importante | Beaucoup moins importante |
Les chiffres les plus récents de la Commission sont particulièrement frappants : les actifs de retraite financée représentent seulement 32 % du PIB dans l’UE, contre 162 % aux États-Unis. Au Canada, c’est 185 %.
Le véritable problème européen
Le plus intéressant est que l’Europe ne manque pas d’épargne.
La BCE estime que si les ménages européens avaient une structure d’actifs comparable à celle des ménages américains, jusqu’à 8 000 milliards d’euros pourraient être réorientés vers des investissements de long terme et de marché.
Mais il y a un paradoxe supplémentaire : lorsque les Européens investissent en actions, une grande partie de cet argent part aux États-Unis. Les ménages de la zone euro détiennent environ 34 % de leurs actions en titres américains, contre environ 35 % en actions européennes.
Autrement dit :
L’Europe épargne beaucoup, mais une partie de cette épargne finance l’économie américaine plutôt que l’économie européenne.
Et le problème est encore plus marqué pour les start-up.
Les fonds de venture capital américains représentent environ 930 Md€, contre seulement 150 Md€ dans l’UE, soit environ 6 fois moins.
Et les fonds européens investissent eux-mêmes beaucoup à l’étranger : entre 2015 et 2025, plus de 50 % des investissements des fonds VC situés dans l’UE ont été réalisés hors UE.
C’est une des raisons pour lesquelles une start-up européenne peut naître en France, Allemagne ou Belgique, connaître le succès, puis aller chercher son financement de croissance aux États-Unis et finalement s’y introduire en Bourse.
Ce que l’Europe essaie de faire
C’est précisément l’objectif de la nouvelle Union de l’épargne et de l’investissement :
épargne européenne → marchés européens → entreprises européennes → croissance européenne.
Le levier le plus puissant n’est pas nécessairement la réglementation des Bourses : c’est le développement des fonds de pension et de l’épargne longue. Les États-Unis disposent d’une
énorme masse d’argent institutionnel qui peut investir en actions, private equity et venture capital.
Ce que cela représente concrètement pour la France : combien de milliards d’euros supplémentaires pourraient être investis dans les entreprises françaises si la France avait un système de retraite par capitalisation comparable à celui des Pays-Bas ou des États-Unis.
Si la France développait fortement la capitalisation
Les dernières données de l’OCDE sont assez parlantes :
- les actifs des régimes de retraite par capitalisation représentent seulement 12,9 % du PIB français ;
- aux Pays-Bas, ils représentent 150,9 % du PIB ;
- aux États-Unis, 153,3 %
- en Suède, 115,8 %.
Pour la France, cela représente environ 390 Md$ d’actifs de retraite capitalisés.
À titre purement mécanique, si la France atteignait le niveau néerlandais, on parlerait d’un encours de l’ordre de 4 500 Md€ supplémentaires à terme.
Mais il faut être prudent : ce ne serait évidemment pas 4 500 Md€ d’argent nouveau. Une partie viendrait d’une transformation de l’épargne existante et une autre serait accumulée progressivement par les cotisations et les rendements.
C’est justement là que le marché des capitaux devient essentiel
La France possède déjà une énorme épargne financière : 6 596 Md€ au deuxième trimestre 2025.
Le problème est sa composition. Les Français privilégient encore les placements liquides et sécurisés. À l’échelle de la zone euro, les dépôts représentent 32 % du patrimoine financier des ménages, contre seulement 11 % aux États-Unis. Les actions cotées détenues directement représentent 5 % en zone euro contre 31 % aux États-Unis.
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