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La productivité, meilleure amie du niveau de vie

par Philippe Baccou
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L’un des tout premiers souhaits des Français, c’est de voir s’améliorer leur niveau de vie, ou leur « pouvoir d’achat ». Quelle politique économique est-elle la meilleure pour y parvenir ? Pour répondre correctement à cela, il faut faire un bon diagnostic.

En partant d’un article récent publié par notre ami Yves Montenay sur son blog (https://www.yvesmontenay.fr/2026/01/22/on-se-soucie-du-niveau-de-vie-mais-pas-de-la-productivite/), il paraît utile, pour fonder ce diagnostic, de préciser quelques ordres de grandeur. C’est l’objet de la présente note qui synthétise les évolutions de 19 pays entre 1990 et 2024.

1) Le PIB par habitant : une croissance réelle de l’ordre de quelques dizaines de pourcents depuis 1990.

Le produit intérieur brut (PIB) par habitant est la mesure la plus simple du niveau de vie d’un pays. Une mesure certes imparfaite -on peut débattre à perte de vue sur ses défauts-, mais utile pour faire des comparaisons internationales et pour analyser les évolutions dans le temps.

Pour affiner cette mesure, les économistes et les statisticiens ont cherché à éliminer les disparités entre pays liées aux différences de niveau général des prix d’un pays à l’autre : typiquement, il y a plus de richesse produite par habitant en Suisse qu’en France, mais les prix y sont globalement plus élevés, comme le constatent tous les jours les frontaliers. En corrigeant cet effet-prix, on obtient un PIB dit en « parité de pouvoir d’achat » (PPA), mesure le plus souvent utilisée pour les comparaisons internationales.

De la même façon, on élimine l’impact de l’inflation en ne considérant que le PIB « en volume », dit aussi « en valeur réelle ». Enfin, on exprime tous les PIB dans la même monnaie -en général le dollar- en appliquant aux différents montants de PIB les taux de change constatés pendant chaque année considérée.

Les bases de données de l’OCDE fournissent, pour quelques dizaines de pays et depuis quelques dizaines d’années, la mesure annuelle du PIB par habitant ainsi corrigé (en PPA, en $ constants). Dans ce qui suit, on limite l’observation à une période de 34 ans (1990-2024) et à 19 pays membres de l’OCDE sur 38, en ne retenant pas les plus petits pays (moins de 9 millions d’habitants), la Pologne, Israël, et quelques pays moins riches comme le Mexique, la Colombie et la Turquie. Les pays retenus sont représentatifs du « monde développé européen » : Amérique du Nord, Europe, Australie, auxquels s’ajoutent le Japon et la Corée du Sud. En 2024, ils totalisaient plus d’un milliard d’habitants, soit environ 12,5 % de la population mondiale, et leur PIB cumulé représentait environ 36 % du PIB mondial.

Les 19 pays de l’OCDE observés, classés par rang de population en 2024
États-Unis (336,7 M d’habitants) ; Japon (123,8 M) ; Allemagne (83,6 M) ; Royaume-Uni (69,5 M) ;
France (68,5 M) ; Italie (59 M) ; Corée du Sud (51,8 M) ; Espagne (48,8 M), Canada (41,3 M) ;
Australie (27,2 M) ; Pays-Bas (18 M) ; Belgique (11,8 M) ; République Tchèque (10,9 M) ; Portugal (10,7 M) ;
Suède (10,6 M) ; Grèce (10,4 M) ; Hongrie (9,7 M) ; Autriche (9,2 M) ; Suisse (9 M).

De 1990 à 2024, le PIB par habitant ainsi défini a augmenté dans ces pays à des rythmes sensiblement inégaux : de + 25 % pour l’Italie à + 283 % pour la Corée du Sud.

Pour la plupart des pays, toutefois, la croissance du niveau de vie a été de l’ordre de quelques dizaines de pourcents : + 31 % pour le Japon, + 42 % pour la France et le Canada, + 48 % pour l’Allemagne, + 54 % pour l’Espagne, + 59 % pour le Royaume-Uni, + 69 % pour l’Australie, + 71 % pour les Etats-Unis. La croissance de la France est restée inférieure à celle des trois quarts des pays considérés.

On constatait en 2024, parmi ces pays, un écart maximal de niveau de vie de 1 à 2,25 (entre la Gréce et la Suisse). La France était proche de la médiane, avec à peu près autant de pays ayant un meilleur niveau de vie qu’elle que de pays de niveau de vie plus faible.

2) Croissance du PIB par habitant : à long terme, le facteur déterminant n’est pas la quantité de travail fourni, mais la productivité.

On peut analyser le PIB par habitant (ratio « PIB / population ») comme le produit de quatre ratios partiels qui constituent autant de facteurs d’évolution du niveau de vie :

PIB/pop = (PIB/heures) x (heures/emploi) x (emploi/pop 15-64) x (pop 15-64/pop)

*Le ratio « PIB / heures annuelles de travail » exprime la productivité horaire du travail.
*Le ratio « heures annuelles de travail / nombre de personnes en emploi » exprime la durée annuelle moyenne du travail.
*Le ratio « nombre de personnes en emploi / population de 15 à 64 ans » est une mesure de ce que l’on appelle souvent « taux d’emploi » (la limite de 64 ans pour le dénominateur étant ici choisie par convention : il y a des gens en emploi qui ont plus de 64 ans).
*Le ratio « population de15 à 64 ans / population » est une mesure, également conventionnelle, de la part de la population en âge de travailler dans la population totale.

Sans entrer dans le détail, fixons les ordres de grandeur de l’influence de ces quatre facteurs :

A) Part de la population en âge de travailler.

De 1990 à 2024, sur l’ensemble des pays considérés, cette part a évolué entre les valeurs extrêmes de 60 % (Japon, 2024) et 73,4 % (Corée du Sud, vers 2011-2016). La variation maximale de ce ratio pour la période 1990-2024 a été une baisse de 10 points (Japon : 70 % en 1990, 60 % en 2024). Dans la majorité des autres pays, la baisse n’a pas dépassé 5 points.

La Corée du Sud est le seul pays dans lequel la part de la population en âge de travailler a augmenté (+ 1 point entre 1990 et 2024). Cette évolution atypique est liée au fait que des générations nombreuses, nées pendant une période de forte fécondité, restent actives, alors que la baisse rapide de cette même fécondité diminue le nombre des jeunes de moins de 15 ans, mais ne s’est encore traduite que très partiellement par l’arrivée de générations moins nombreuses sur le marché du travail. Il faut s’attendre à ce que la part de la population en âge de travailler diminue assez fortement dans ce pays au cours des prochaines années, comme ce fut le cas au Japon.

En France, avec une baisse de 5,5 points entre 1990 et 2024, ce facteur a influencé négativement la quantité de travail fournie par la population, freinant d’autant la hausse du niveau de vie.

Au total, cependant, les variations de la part de la population en âge de travailler n’ont pu expliquer, sur 34 ans, que quelques pourcents de variation en plus ou en moins du niveau de vie.

B) Taux d’emploi.

De 1990 à 2024, la tendance générale, dans les pays étudiés, a été l’augmentation du taux d’emploi, sous l’effet de diverses causes : développement de l’activité des femmes et du travail partiel ; plus récemment, relèvement de l’âge effectif de départ à la retraite (sans forcément que l’âge légal soit en même temps rehaussé). Un seul pays, la Suède, a vu son taux d’emploi baisser légèrement, mais celui-ci était déjà très élevé au début de la période. Dans d’autres pays, qui avaient en 1990 des taux d’emploi parmi les plus élevés, ceux-ci sont restés stables ou n’ont guère augmenté :  c’est le cas en Suisse, au Royaume-Uni et aux États-Unis.

La France a suivi la tendance générale à la hausse du taux d’emploi, mais avec un temps de retard. C’est seulement depuis 2010 qu’elle a commencé à « rattraper le peloton » des autres pays. Sur l’ensemble de la période, la progression du taux d’emploi en France, de l’ordre de 10 points, est proche de celle constatée en Autriche, en Belgique, au Portugal, en République Tchèque et au Canada.  Ce taux, quoique supérieur en 2024 à ceux de la Belgique, de l’Espagne et de l’Italie, reste cependant l’un des plus faibles de la vingtaine de pays observés. Cela tient exclusivement au sous-emploi des jeunes et des « seniors ».

Les variations du taux d’emploi, dans les pays étudiés, n’ont guère dépassé 20 points de pourcentage : c’est là l’ordre de grandeur maximal de l’impact -positif- de ce facteur sur la croissance du PIB et du niveau de vie sur la période 1990-2034.

C) Durée annuelle moyenne du travail.

La tendance quasi-générale est inverse de celle du taux d’emploi : baisse de la durée annuelle moyenne du travail. Cela résulte de diverses causes : notamment, la réduction légale ou conventionnelle de la durée journalière ou hebdomadaire, ainsi que le développement du travail partiel.

Cette baisse a rarement dépassé 10 points de pourcentage. Ce fut néanmoins le cas en Allemagne (sous l’effet du temps partiel) et dans des pays qui partaient d’un temps de travail annuel nettement plus élevé, comme la Hongrie, le Japon et surtout la Corée du Sud (baisse de plus de 25 %). On observe donc plutôt un resserrement des écarts entre pays sous l’angle de la durée du travail : moindre diminution chez ceux qui avaient en 1990 une durée plus faible que chez ceux qui avaient une durée plus forte.

La France se situe dans la zone basse des durées annuelles, à un niveau proche de ceux du Royaume-Uni et de l’Autriche, mais assez nettement supérieur aux durées moyennes constatées en Suède, aux Pays-Bas et surtout en Allemagne.

Dans l’ensemble, sauf en Corée du Sud, l’évolution de la durée annuelle du travail ne paraît guère susceptible d’expliquer plus qu’un impact négatif d’une dizaine de pourcents sur le niveau de vie, pour la période 1990-2024.

D) Productivité.

Récapitulons :

*De 1990 à 2024, le facteur démographique (fluctuations du taux de la population en âge de travailler) n’a pu expliquer que quelques pourcents de la variation du niveau de vie -et ce, généralement, dans un sens négatif.

*L’impact des variations du taux d’emploi et de celles de la durée du travail est plus important : positif pour le premier, jusqu’à une vingtaine de pourcents ; négatif pour la seconde, jusqu’à une dizaine de pourcents. Toutefois, comme ces deux effets ont joué en sens inverse, leur impact combiné est plus modeste : ici encore, quelques pourcents, plutôt dans le sens positif.

Au total, les trois facteurs ci-dessus, qui ont un impact sur la quantité de travail fourni, ne sont guère susceptibles d’avoir modifié le niveau de vie que de quelques pourcents entre 1990 et 2024.

Par différence, il en résulte que, pour l’essentiel, la hausse du niveau de vie (PIB par habitant) pendant cette période, estimée par l’OCDE entre + 25 % (Italie) et + 283 % (Corée du Sud), est parallèle à celle du quatrième facteur, la productivité horaire de travail, et de même ampleur que celle-ci.

3) Quelles orientations de politique économique peut-on tirer de cela pour la France ?

La situation de la France n’est pas bonne : depuis 1990, elle a perdu du terrain, en termes de niveau de vie, par rapport à un certain nombre de ses concurrents, et elle n’occupe plus aujourd’hui qu’une position médiane parmi la vingtaine de pays les plus comparables à elle.

Pour redresser cette situation, il ne suffira pas, comme on l’entend souvent dire, de « faire travailler plus les Français ». Même s’il existe des leviers à actionner pour améliorer le taux d’emploi et encourager chacun à travailler plus s’il le souhaite, le facteur déterminant, dans une optique de long terme, sera la qualité du travail -et donc, la productivité. Cela implique de fixer des orientations claires sur trois questions-clés :

* Quelle politique migratoire ? 

Faire sortir les plus productifs et laisser entrer des moins productifs ? ou être à la fois plus sélectif à l’entrée et, à la sortie, moins répulsif pour les meilleurs ?

* Quelle politique d’investissement, matériel et humain ? 

Décourager l’investissement privé, national ou venant de l’étranger, comme trop souvent aujourd’hui ? ou le favoriser ?

Laisser se dégrader l’environnement familial et la qualité de l’éducation ? ou réformer profondément les politiques de la famille, de l’éducation et de la formation professionnelle pour valoriser le « capital humain » qui est dans chacun de nous ?

* Quelle politique pour les innovateurs et les entrepreneurs qui les emploient ? 

Principaux vecteurs du progrès de la productivité et du niveau de vie, ils sont peu nombreux, mais hautement précieux. Faut-il les montrer du doigt et les décourager ? ou les traiter comme de véritables poules aux œufs d’or, comme ils le méritent ?

Les réponses qui seront données, l’an prochain, à ces trois questions seront cruciales pour l’avenir de notre pays.

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