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Émergence de la démocratie sociale par Laurent Berger (CFDT)

par Yves Buchsenschutz
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Laurent Berger secrétaire général de la CFDT, a justifié, les manifestations massives dans les rues à l’issue de ces dernières, par l’émergence de ce qu’il a appelé la démocratie sociale, phénomène qu’il appelle de ses vœux les plus chers.
Ce concept n’est en fait pas tout à fait nouveau. Il en existe une définition[[Dictionnaire juridique]] juridique : la démocratie sociale est la tendance de mouvements politiques à promouvoir la construction d’une citoyenneté sociale et à faire adopter par le gouvernement la participation des citoyens à la vie publique. Sa traduction dans les faits comprend notamment les élections sociales qui permettent aux salariés cotisants d’élire les conseils d’administration des organismes tels que la sécurité sociale, et participer comme assesseur au conseil des prud’hommes, au tribunal des affaires de sécurité sociale.

Accessoirement, pour la petite histoire la démocratie sociale a été un journal hebdomadaire français de l’union républicaine socialiste et radicale publiée depuis Basse-Terre en Guadeloupe. La démocratie sociale a été fondée en 1909 comme un organe du parti Candaciste.

À noter que nous sommes devant trois axes assez différents :

  • le premier consiste en la participation à des élections sociales, c’est-à-dire à des thématiques de cet ordre ; nous restons dans un système représentatif.
  • le deuxième consiste à devenir un acteur direct d’actes sociaux comme un tribunal traitant de ce type d’affaires ;
  • le troisième, la nouvelle, consiste à concevoir la concrétisation d’une politique par des manifestations de rues et de s’en servir pour mesurer concrètement leur valeur et leur validité.

Personne, pensons-nous, ne contestera l’axe un parce qu’il s’agit d’une élection et non pas d’une participation directe et dès lors que l’équilibre des chances des différents courants ou candidats est respecté.

Nous acceptons tous par ailleurs et par notre histoire les tribunaux dits de prud’hommes dans la mesure où il donne à des pairs, salariés et employeurs, la responsabilité de trancher dans des problèmes sociaux. Au demeurant les tribunaux de prud’hommes font également l’objet d’élections. Il est à noter que la justice traditionnelle a émis le souhait, non satisfait à date, de ramener ce type de problème dans la justice générale, nonobstant ou prétextant probablement des problèmes de compétence et d’équité. Il n’a pas été mis en place à ce jour et l’existence d’élections en garantit dans son principe l’équité. Donc rien à remarquer de spécial sur l’axe deux
l’axe trois par contre est une réelle innovation au moins dans la création d’un concept à part entière. Nous vivons dans des démocraties parlementaires et représentatives. Il s’agit d’une solution imaginée historiquement pour résoudre au moins le problème du nombre. Si des démocraties antiques particulières ont pu exister sous une forme directe c’est en général par le biais d’une sélection numérique des votants. Dès que l’on a voulu représenter l’ensemble du peuple il a fallu recourir à une intermédiation par le biais de représentants désignés en nombre limité pour pouvoir travailler correctement et efficacement. Au fil du temps les élections systématiques se sont imposées comme le moins mauvais moyen de représentation du peuple, et de la recherche de sa volonté majoritaire. Tous les citoyens ont le droit de vote et peuvent aller voter. Il existe bien entendu des finesses sur le taux de participation, le comptage des bulletins blancs etc … mais nous avons choisi, ou plutôt confirmé le choix de nos ancêtres pour ce mode de gouvernement et de décision.

Il en existe de multiples sortes désormais, généralement au suffrage universel, mais parfois directe parfois à deux ou plusieurs tours, parfois majoritaires ou proportionnelles… elles peuvent être à plusieurs échelons : en France nationales, régionales, départementales, communales, voire européennes. Chaque époque et chaque peuple a choisi dans sa constitution le mode de scrutin qui lui paraissait le plus approprié. Mais dans tous les cas, l’objectif d’objectivité et de représentativité a été mis en avant, même si un petit zeste d’efficacité pointe parfois le nez. Une exception : le référendum, local ou général, qui demande son avis à l’ensemble de la population en direct. Acceptons qu’il est tout de même d’une utilisation lourde sinon difficile dans les pays largement peuplés. Seule d’ailleurs la Suisse semble-t-il l’utilise régulièrement mais c’est une tradition historique et le nombre d’habitants n’est pas très élevé.

La démocratie sociale dont Monsieur Berger semble souhaiter ardemment le développement, consiste tout simplement à décréter la création d’un nouveau système de décision démocratique. Car ce n’est pas une nouveauté en tant que type d’action : il y a très longtemps que les manifestations sont un moyen de s’exprimer, voire d’arracher des décisions par des rapports de force physiques. Ce sont déjà la plupart des révolutions, mais aussi sans remonter trop loin toutes les actions de type Larzac, Notre-Dame des Landes, gilets jaunes ou manifestations récentes, que ce soit autour de l’énergie, des transports ou des problèmes de retraite. On abandonne la gestion d’un problème pour celle d’un rapport de force.

Le problème est tout de même que son existence correspondrait à l’institutionnalisation d’un deuxième pouvoir, concurrent du premier ! À quoi peuvent bien servir la Chambre des députés et le Sénat si la décision doit être prise en fonction de la démocratie sociale, c’est-à-dire les manifestations de la rue. De ce point de vue d’ailleurs les poids relatifs des deux méthodes sont pour le moins déséquilibrés. Il y a en France 43 millions d’électeurs potentiels, il y a eu aux environs d’un million de manifestants. Même si l’on considère qu’un manifestant a une voix plus lourde qu’un électeur,(mais on introduit alors une notion de suffrage pondéré ?) il est évident qu’il existe des catégories qui pour toutes sortes de raisons n’iront jamais manifester dans la rue. Il y a également ceux qui, ayant voté aux élections, considèrent qu’ils n’ont pas à revoter en quelque sorte. Il y a même, ayons le courage de le dire, des gens qui en étant aller voter considèrent qu’ils ont délégué leur pouvoir à des professionnels et qui répondront dans des sondages en contradiction avec leur vote.

On comprend assez bien la démarche de Monsieur Berger : créer le concept de démocratie sociale, cela revient à donner le pouvoir à la rue c’est-à-dire quelque part aux syndicats dont c’est l’outil de travail journalier, et dont ils sont seuls à pouvoir se saisir. Curieusement la participation aux élections syndicales, en France, est très faible. Encore plus que celle des élections générales. Et dans le cas des retraites, problème plus technique que politique, on aurait pu s’attendre à une table ronde des partenaires sociaux !

Et puis, si l’on accepte le concept de démocratie sociale, nous allons bientôt légitimer des démocraties ploutocratiques justifiant les comportements de Messieurs Trump ou Bolsonaro en attendant la démocratie dictatoriale de Monsieur Poutine. Ces derniers ont déjà testés et peaufinés leurs arguments et leurs méthodes[[Il est un peu curieux, et regrettable, de voir Laurent Berger, plutôt apôtre du dialogue social en général, s’engager sur cette planche savonneuse à la suite probablement de la CGT. Posture quand tu nous tiens !]].

(Lire aussi : Laurent Berger, l’incontournable berger de la France sociale, article publié en 2019 par Bertrand Nouel).

 

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1 commenter

Guyot-Sionnest février 7, 2023 - 1:06 pm

Dictature syndicale ?
On a du mal à imaginer ce qui est démocratique dans les manifestations de rues organisées par des syndicats qui n’ont presque plus d’électeurs dans les entreprises.
Et la relation avec les sondages est ficitve car les sondages ne demandent pas quelles alternatives préfèrent les salariés .

Une votation où chacun pourrait voter son compromis préféré entre age de retraite et niveau de retraite, selon le processus du Jugement Majoritaire serait démocratique … si cela induisait ensuite une « signature » engageante et responsabilisante.

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