Le bal des démagos

par Bertrand Nouel
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Pour la énième fois, la hausse du prix des carburants réveille les injonctions au gouvernement à l’effet de prendre les mesures autoritaires pour annuler cette hausse pour les consommateurs.

Nous avons eu il y a 25 ans la TIPP flottante, en 2018 la prime carburant, en 2022 la remise Total à la pompe, la réduction Le Maire de 30 centimes le litre  jusqu’à fin 2022, et le chèque énergie en cours de renouvellement pour avril. Il faut y ajouter dans le même ordre d’idées concernant l’énergie, le bouclier tarifaire gaz et électricité. La question refait surface avec la guerre au Moyen-Orient.

La décomposition du prix du carburant depuis le début de l’année.

Nous allons passer en revue les propositions politiques de tous bords et constater la quasi unanimité  pour des solutions relevant de l’extension de l’État Nounou, pour en conclure que, à notre sens, l’État sort de la mission à laquelle il devrait se limiter.

Les propositions politiques.

Tous les partis politiques y vont de leur proposition. Et tous, sauf un, ainsi que le gouvernement pour le moment, se précipitent dans la démagogie.

LFI se prononce pour le blocage des prix, qu’il propose d’ailleurs pour toutes les énergies, électricité comprise. Une grosse bêtise. En dehors du fait qu’un tel blocage est interdit en France sauf circonstances exceptionnelles (a priori non réunies ici), s’agissant d’un prix de marché mondial, les distributeurs n’auraient d’autre option que de mettre la clé sous la porte, et les producteurs de vendre là où cela leur rapporterait davantage.

Le PS (Olivier Faure) ne tombe pas dans le même panneau et, évoquant donc le fort risque de pénurie, se prononce en faveur d’une « forme de chèque énergie », pour les plus vulnérables. Mais la mesure existe déjà depuis 2018 et encore en 2026 un chèque compris entre 44 et 277 euros, 150 euros en moyenne, sera versé aux plus vulnérables. Faudrait-il en créer encore un autre? Entre 2021 et 2023, l’addition de toutes les aides énergie sous toutes leurs formes (y compris le bouclier tarifaire) aux entreprises comme aux individus  se monte à …85 milliards d’euros ! Ne conviendrait-il pas pour commencer de reprendre la question d’ensemble à la base ?

– Anne Hidalgo propose de son côté une baisse du taux de TVA de 20% à 5,5%, (comme le RN, voir plus loin).

– Les partis centristes ou de droite ne se sont pas prononcés, mais Michel Barnier a cru devoir déclarer que si la crise continuait il faudrait prendre des mesures pour les plus modestes. Dans le même ordre d’idées, Jean Castex prône un chèque inflation de 100 euros dont profiteraient 38 millions de personnes.

– Quant au gouvernement, il tente d’écarter les solutions coûteuses en tergiversant. Pour le moment, il fait contrôler 500 distributeurs et paraît aboutir à la conclusion qu’un pourcentage très faible d’entre eux (6%) profiteraient de la crise pour augmenter indûment leurs prix et deviendraient potentiellement sanctionnables, sans qu’on sache à quel titre. Ce contrôle paraît seulement démontrer que les distributeurs, dont la marge n’est que de deux centimes par litre, ne sont que des victimes de la crise, comme les consommateurs.

Le gouvernement réfléchit aussi à la possibilité d’entamer les stocks stratégiques, mais ce n’est semble-t-il que contraindre l’État à payer de sa poche, puisqu’il lui faudra (probablement) reconstituer ces stocks à un prix qui pourrait rester fort.

Sinon, on parlerait de revenir aux chèques énergie, voire à la TICPE ( autrefois la TIPP) flottante, comme en 2000/2002, mesure qui s’était révélée inefficace et coûteuse. On rappelle en effet que 2,7 milliard d’euros avaient été consommés par l’État pour un résultat très faible : 2 centimes de baisse des prix à la pompe. Et lorsqu’enfin en 2002 le prix du brut avaient baissé, le gouvernement Jospin n’avait pas osé faire jouer la règle de la taxe flottante dans l’autre sens : la fameuse politique du cliquet.

Pour la réduction des taxes, c’est aussi une solution très coûteuse. Bruno Le Maire, ministre de l’Économie en 2022 avait consenti une réduction des taxes de 30 centimes par litre sous la pression de LR. Une ristourne de quelques mois qui s’était éteinte progressivement jusqu’à la fin de l’année. Cela avait coûté la bagatelle de 7,7 milliards. Ce n’est plus à notre portée maintenant.

Ce qu’il faut remarquer, c’est que le gouvernement estime être acculé à devoir compenser les pertes des consommateurs.

– Le RN revient encore sur sa proposition de baisser la TVA sur les produits énergétiques de 20% à 5,5%. C’est aussi inacceptable que la proposition LFI, et combinerait tous les défauts : c’est d’abord contraire à la règle européenne et nécessiterait une directive, c’est extrêmement coûteux (10 milliards par an selon l’Institut Montaigne), ce n’est ensuite pas ciblé et profiterait aux plus riches, ce ne serait pas une garantie de baisse des prix pour le consommateur car probablement non répercuté entièrement à son niveau, et enfin ce serait contraire aux engagements climatiques de la France…

Probablement conscient de cela, le président du RN, Jordan Bardella, évoque maintenant le fait qu’il estime choquant que l’État profiterait indûment de la crise pour augmenter ses prélèvements « sur le dos » des Français. L’argument ne vaut pas.

Le rendement de la TVA varie dans les deux sens, et diminue comme il l’a fait récemment où pendant une période assez longue le prix du carburant a été bas. C’est la caractéristique de la TVA de varier en fonction du prix au consommateur final.

D’autre part, la TICPE (35% du prix à la pompe) ne varie pas en fonction du prix puisqu’elle est fixe et assise sur le volume, à la différence de la TVA. La TVA (dont 40% vont aux collectivités locales) n’augmenterait pas autant que le prix à la pompe, son rendement pourrait même diminuer si le consommateur réagissait en diminuant sa consommation.

– Mais voici peut-être la seule personnalité politique dont il faut saluer l’absence de proposition démagogique, et c’est…Sandrine Rousseau ! Sa motivation est certes particulière, puisqu’elle se fonde sur des considérations écologiques, à savoir la nécessité d’une modération de la consommation des carburants, et du maintien du « signal prix », mais sa réflexion n’en est pas moins juste, (à la différence de celle de Yannic Jadot, autre membre des Verts, qui propose un chèque carburant entre 400 (!) et 100 euros).

Sandrine Rousseau met en évidence que les prix du carburant « vont forcément continuer à augmenter puisque la ressource va devenir de plus en plus rare » et qu’il n’y a donc pas lieu de compenser les Français pour une évolution inévitable.

Ce qui nous conduit à une réflexion générale.

L’État n’a pas à intervenir pour garantir le pouvoir d’achat des Français, particulièrement lorsqu’il est touché par des événements conjoncturels qui ne sont que la conséquence de la marche habituelle du monde.

Ce n’est pas à l’État d’effacer les effets pour les consommateurs d’une inévitable montée des prix provoquée par le jeu normal et prévisible de la conjoncture mondiale, et c’est aux citoyens qu’il revient, sous leur responsabilité, d’y faire face en modifiant leur mode de consommation si nécessaire. La situation n’est pas la même que celle engendrée par la crise imprévisible du Covid pendant laquelle le gouvernement a fortement empêché les Français de travailler et ce qui a fortement réduit l’activité économique, rendant alors nécessaire l’intervention de l’État.

Replacer le prix du carburant dans une perspective historique change la vision que nous devons avoir de la question. L’économiste Jean Marc Daniel nous rappelle :

  1. qu’avant 1956 (fermeture du canal de Suez) , une heure de salaire minimum permettait d’acheter 1,7 litre d’essence ;
  2. qu’en 1970, avant le premier choc pétrolier, la même heure de Smic permettait d’acheter 3 litres, et
  3. qu’ à l’heure actuelle c’est 6 litres.

L’économiste trouve, à juste titre, étonnant que les gouvernants d’aujourd’hui se sentent obligés de promettre aux citoyens français que l’État les protégera contre toute hausse du prix de l’essence !

La vérité est que les Français n’ont pas conscience de la considérable augmentation du pouvoir d’achat dont ils ont bénéficié depuis la sortie de la deuxième guerre mondiale. Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, selon l’expression consacrée, mais cela les Français ne veulent pas le savoir, et on ne le leur dit pas.

Nos gouvernements en ont certes fait l’amère expérience lorsque les Français ont revêtu leurs gilets jaunes, mais ce n’est pas une raison pour renoncer.

En l’occurrence il semble justifié de maintenir un signal prix, surtout si l’on prend en compte l’augmentation considérable du pouvoir d’achat des produits pétroliers sur longue période, ainsi que l’amélioration tout aussi considérable des performances des moteurs. Que cela aboutisse à modérer l’appétit des citoyens pour les véhicules de luxe lourds, encombrants et gros consommateurs de pétrole, n’est pas une mauvaise chose.

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3 commentaires

Hervé LAFFORGUE mars 14, 2026 - 10:14 am

je partage votre analyse : Ce n’est en effet « pas à l’État d’effacer les effets pour les consommateurs d’une inévitable montée des prix provoquée par le jeu normal et prévisible de la conjoncture mondiale, et c’est aux citoyens qu’il revient, sous leur responsabilité, d’y faire face en modifiant leur mode de consommation si nécessaire ».
Par contre je ne connais pas les mécanismes tarifaires des différents pays mais force est de constater qu’avec un prix du baril le même pour tout le monde le prix de l’essence et du fuel est plus bas dans d’autres pays européens, comment font-ils ? Ci-dessous les prix comparatifs en Europe au 9 Mars. Ces états sont sans doute moins gourmands que la France en taxes sur les carburants mais devant une dette abyssale l’Etat ne résiste pas à la tentation facile de récupérer des sous à la pompe, sans doute à méditer
https://www.cargopedia.fr/prix-des-carburants-en-europe

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Yves Montenay mars 15, 2026 - 7:48 pm

Bravo ! À force de fausser les prix, on perd tous les indicateurs tant côté consommateur que côté gouvernement. Et puis c’est une raison de plus de passer aux véhicules électriques, beaucoup plus simples (certes, ça fait des ouvriers en moins, mais est-ce un mal ?) Et l’électricité peut venir de n’importe quelle source primaire : nucléaire et hydraulique en France, éventuellement renouvelables puisqu’on peut recharger par exemple moment où il y a du soleil

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François HENIMANN mars 16, 2026 - 8:08 am

Entièrement d’accord avec toi Bertrand,

Pour alléger l’augmentation, on pourrait supprimer purement et simplement le dispositif des Certificats d’Economies d’Energie (CEE), passé subrepticement de 11c€ à 17 c€ par litre au 1er janvier (intégré dans la marge distribution), même % d’augmentation sur l’électricité et le gaz : ce dispositif de 8 Md€/an de 2026 à 2030 est parfaitement inefficace et technocratique, ce qu’a dénoncé la Cour des Comptes dans un rapport au vitriol en septembre 2024 ; https://www.ccomptes.fr/fr/publications/les-certificats-deconomies-denergie-0 .

Ce dispositif est complémentaire de Ma PrimeRenov, autre monstre technocratique, en vue de financer des opérations d’économies d’énergie ou de décarbonation (chauffage, fours, …)

En gros, plus de 60 % des recettes servent à rémunérer des intermédiaires (démarcheurs commerciaux, conseillers, …) et l’Etat car la TVA est appliquée dessus, le tout pour des résultats peu probants.

Le gouvernement l’a augmenté en douce de 6 à 8 Md€ par an pour, en particulier, débudgétiser le leasing social des Vehicules Electriques, ce qui n’est pas la vocation des CEE.

Je pense que l’ancien système de crédits d’impôt était beaucoup plus efficace que cet ensemble Ma PrimRenov et CEE, mais nécessitait un préfinancement du propriétaire (pour cet aspect, un prêt bonifié peut être envisagé)

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