L’ancien Commissaire Européen Thierry Breton a publié dans le Figaro du 10 avril 2026, un article intitulé « Une règle d’or pour redresser la France », et il énonce quelles sont les deux principales dispositions à adopter pour y parvenir :
- Insérer dans notre Constitution une règle limitant à 1 % du PIB le déficit budgétaire annuel du pays ;
- Fixer 10 règles d’or sectorielles pour « refonder le cadre d’action pour la France entre 2027 et 2032 ».
Notre ancien Commissaire développe dans son article ses arguments avec une telle prudence que le discours qu’il tient laisse finalement le lecteur sur sa faim. Il a, en effet, une façon de s’exprimer qui se ressent par trop du long séjour qu’il a fait dans la sphère administrative bruxelloise : il s’exprime par périphrases, et n’appelle pas les choses par leur nom. Voyons donc en quoi les propositions qu’il formule nous laissent insatisfaits.
Un déficit annuel du budget de l’État de 1 % du PIB ?
Thierry Breton nous dit : « La règle d’or budgétaire n’est pas l’ennemie de nos ambitions : elle en est la condition. Sans cette clé de voûte, aucune politique de long terme n’est crédible ». Notre ancien Commissaire recommande fort justement d’introduire dans notre Constitution cette règle d’or, comme l’ont fait déjà, d’ailleurs, d’autres pays. Mais la règle qu’il fixe n’est pas la bonne. Il vaudrait mieux prendre exemple sur la Suisse qui a pour règle, dans sa Constitution, un équilibre des comptes de la nation sur quatre années. Si, dans un premier temps, l’État, pour des raisons conjoncturelles, fait des dépenses anormalement élevées qui mettent le budget de la Confédération en déficit, il faut que celui-ci soit comblé les trois années suivantes par des excédents qui le compensent : la règle adoptée pas les Suisses est celle d’un équilibre sur quatre ans. Et ce dispositif mérite réflexion, vu qu’il permet de procéder, quand il le faut, à des relances keynésiennes de l’économie.
Dix règles d’or sectorielles ?
Notre ancien Commissaire nous dit qu’il faut « débattre dix règles d’or sectorielles pour refonder le cadre d’action de la France entre 2027 et 2032 », avec une « vision stratégique partagée » : elles visent à garantir un niveau minimal d’investissement productif dans les secteurs clés (industrie, agroalimentaire, recherche, défense…). Et il parle, un peu plus loin, « d’une participation citoyenne accrue dans la définition des orientations nationales ». Alors, se pose le problème de savoir avec quel modèle économique nous allons procéder à la reconstruction de l’économie française ? Et c’est là que la prudence excessive de Thierry Breton nous laisse insatisfaits : s’agit-il, ou pas, de dirigisme, ou bien va-t-on continuer à demeurer dans le libéralisme économique ? Il reste muet à ce sujet. Se pose, en effet, pour notre pays, le problème de savoir quel modèle de développement nous faut devons adopter ? Nous sommes, en effet, dans un flou absolu, d’autant que nous avons soumis la politique libérale que nous appliquons à un nombre considérable de contraintes : un salaire minimum décrété par l’État, un droit du travail réglementé par la puissance publique, des réglementations ui limitent de toutes parts les initiatives privées, etc.
Le choix d’un modèle de développement :
Notre économie est à bout de souffle : elle est déprimée, apathique, avec un taux de croissance extrêmement faible, des dépenses publiques considérables, des prélèvements obligatoires bien plus élevés que partout ailleurs, et une dette publique qui ne cesse d’augmenter.
Aussi, le défi à relever pour redresser le pays est-il le même qu’au lendemain de la dernière guerre : nous avions affronté cette nouvelle épreuve avec une économie qui ne s’était pas encore remise de la grave crise de 1929 du fait du Front Populaire de 1936. L’occupation allemande, de 1940 à 1944, n’a évidemment fait qu’aggraver la situation. C’est sous la direction du général de Gaulle que le redressement du pays s’est opéré : par le prestige qui était le sien, il a pu rassembler tous les Français dans un même effort.
Il y a eu, ainsi, sous l’égide d’un Commissariat général au Plan, jouant le rôle d’un organisme de prévision et de concertation, une unification de toutes les forces vives de la nation, avec définition des priorités pour chaque période quinquennale. Et l’État est intervenu pour soutenir les investissements, notamment dans les secteurs prioritaires.
Cette manière de procéder a été un réel succès, et elle a permis à la France de se rétablir en réalisant des avancées techniques de premier plan dans un grand nombre de domaines : les centrales atomiques pour l’énergie électrique, le Train à Grande Vitesse (TGV), les premiers avions à réaction (La Caravelle), le CNES et la fusée Ariane, etc. Aussi, cette période faste est elle connue sous le nom des « Trente glorieuses », un qualificatif lancé par Jean Fourastié.
Jean-Louis Beffa, l’ancien président de Saint-Gobain, explique, dans son ouvrage « La France doit choisir », paru en 2012, d‘une façon lumineuse, comment a évolué, depuis la fin de la dernière guerre, la politique économique de la France.
Il a qualifié de « Commercial Industriel » le système que nous avons adopté en 1945 pour reconstruire le pays. Dans ce modèle, l’État joue un rôle central, et il intervient directement pour stimuler la croissance des entreprises.
Le rôle de chef d’orchestre est tenu par un « Commissariat Général au Plan » qui est un organisme à la fois de prévision et de concertation, et le général de Gaulle confia ce rôle au fameux Jean Monet. Jean-Louis Beffa nous dit que, dans ce modèle, « il est accordé la priorité au développement industriel du pays sur la rentabilité financière des actionnaires ». L’État a le souci d’avoir une balance commerciale positive et il collabore étroitement avec le patronat et les syndicats en leur demandant de consentir à certains sacrifices pour maintenir la compétitivité des entreprises.
Jean-Louis Beffa explique que nous sommes ensuite passés, en 1975-80, sous la poussée de la montée du libéralisme dans le monde, au modèle anglo-saxon «Libéral-Financier ».
Dans ce modèle, ce qui prime, c’est « l’intérêt de l’actionnaire », et l’État intervient moins dans la vie économique. Il y a une très grande flexibilité du marché du travail, et le poids des syndicats est marginalisé ; et l’on accepte qu’il y ait de très grandes disparités dans les revenus.
Ce qui prime, c’est la rentabilité financière à court terme. Il s’agit d’un système favorable, d’une façon générale, au consommateur. Jean-Louis Beffa nous dit : « L’État n’est plus que le garant du bon déroulement d’une économie libérale ».
Depuis donc le virage radical pris en faveur du libéralisme, à la fin des Trente Glorieuses, la France fonctionne sur le modèle anglo-saxon, et Jean-Louis Beffa nous dit dans son ouvrage que ce modèle ne convient pas à la sociologie du peuple français. Il écrit : « La France a rompu avec le modèle qui a prévalu pendant les Trente Glorieuses, pour se tourner vers l’option libérale-financière. Elle doit maintenant faire le chemin inverse : à suivre la voie anglo-saxonne qui ne correspond pas à son identité, elle perdra toujours ».
On en est donc là, actuellement, avec un modèle « libéral-financier » distordu, car placé sous contraintes, et qui donc n’en est plus tout à fait un, et qui a l’immense inconvénient, par ailleurs, de ne pas correspondre à la sociologie des Français.
On ne sait donc pas vers quel modèle nous incite à pencher Thierry Breton ? Il parle de la nécessité d’avoir « une vision stratégique partagée » garantissant « un niveau minimal d’investissement productif dans les secteurs clés ».
On aurait donc tendance à penser qu’il opte pour le modèle que Jean-Louis Beffa a qualifié de «Commercial – industriel», et il rejoindrait ainsi, sans le dire, les vues de l’ancien président de Saint-Gobain.
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