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« Le capital, c’est bien autre chose que ce que vous croyez ».

par Philippe Baccou
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Que savons-nous vraiment aujourd’hui du capital ? On a écrit des milliers de livres à ce sujet sans faire suffisamment progresser notre connaissance. Les pages qui suivent apportent quelques clarifications, concernant notamment le capital humain, sa comptabilisation, et celle du capital retraite.

  1. Sur la distinction entre capital et travail.
  2. Sur la relation entre revenu et capital.
  3. Sur l’insuffisante prise en compte du capital humain.

Le capital est omniprésent dans la littérature économique et dans le débat politique. On le mesure dans les bilans des entreprises et dans les comptes nationaux. Sous diverses dénominations (rente, taux de rendement, taux d’intérêt), on mesure le revenu qu’il produit. On l’identifie comme un facteur de production, distinct du travail. Se saisissant de cette distinction et la radicalisant, des théoriciens, des professeurs de morale, des prédicateurs et des groupes politiques opposent deux camps en lutte, les capitalistes et les travailleurs.

On écrit sans cesse sur le capital de volumineux ouvrages (Karl Marx, Le Capital, 3 tomes,1867-1894 ; Thomas Piketty : Le capital au XXIe siècle, 2013, Capital et idéologie, 2019). Il est une substance multiforme qui s’accumule, s’échange et circule, s’apprécie ou se déprécie, s’amortit. On peut mobiliser le capital ou l’immobiliser, le détruire, le liquider et même le manger.

Les capitalistes détiennent et manipulent cette substance. Ils la développent et la conservent par un mécanisme précis, la capitalisation. Ils créent autour d’elle un système économique, le capitalisme. Le capitalisme évolue comme un être pensant, car il possède un esprit qui influence la société tout entière (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1904). On peut d’ailleurs capitaliser à peu près tout, y compris les espoirs et les chances, les succès ou les échecs. Le capital se décompose en petits morceaux, les capitaux, qui peuvent être sales -comme le croient les anticapitalistes- ou propres. D’où l’avertissement qui devrait être affiché en lettres capitales dans les toilettes de tous les conseils d’administration : Vous êtes priés de laisser nos capitaux propres aussi propres en sortant que vous les avez trouvés en entrant.

Tout cela est bel et bon, mais que savons-nous vraiment aujourd’hui du capital ? De manière surprenante, notre connaissance paraît rester imprécise et lacunaire. Cela ne doit-il pas conduire à réviser la théorie et la mesure du capital ? C’est l’objet de la présente note, qui dispensera chacun de lire les lourds pavés de MM. Marx et Piketty.

1. Sur la distinction entre capital et travail.

Il n’y a pas deux facteurs de production, le capital et le travail, mais un seul, le capital physique (matériel ou humain).

Le travail n’est que l’activité du capital humain pendant une période donnée.

Le travail est au capital humain ce qu’un flux est à un stock, ce qu’un flux d’énergie est à un potentiel d’énergie en science physique.

Dans les fonctions de production habituelles, la distinction entre le « facteur capital » et le « facteur travail » est donc une confusion de langage. Il serait plus correct de parler de capital matériel (terre, ressources naturelles, bâtiments, machines, etc. : un potentiel de production mobilisable par le travail) et de capital humain (un potentiel de travail).

Mais cette distinction est elle-même largement artificielle. Les bâtiments et les machines (l’« outil de travail », dans le vocabulaire syndical repris par les patrons) ne sont que des produits durables du capital humain (travail « cristallisé », comme disent les marxistes). La comptabilité nationale française les classe donc logiquement dans la catégorie des « actifs produits ». La terre et les ressources naturelles sont classées en « actifs non produits », mais elles ne se muent en capital qu’une fois transformées et aménagées par l’action du capital humain.

Ajouter une variable « progrès technique » dans les fonctions de production est une complication superflue. Ce troisième facteur de production n’est en fait qu’un « résidu », c’est-à-dire la part de la croissance -plus de 50 %- inexpliquée par les facteurs travail et capital. Il serait bien meilleur d’incorporer complètement le progrès technique au capital humain : les gains liés à l’innovation ne sont pas explicables par la quantité du capital humain, mais ils ont tout à voir avec sa qualité. Notamment avec les qualités de ceux qui portent l’innovation : techniciens, ingénieurs, chercheurs, entrepreneurs.

2. Sur la relation entre revenu et capital.

On n’insiste pas assez sur les différences profondes qui séparent ces deux concepts.

Le revenu est réel -il se constate a posteriori- et sa période de mesure est conventionnelle : une heure, une journée, une semaine, un mois, un an, etc.

Le capital est virtuel -il s’évalue, en général, soit par le flux de revenus qu’il est susceptible d’engendrer, les flux futurs étant convertis en valeur présente par l’application d’un taux d’actualisation, soit par référence virtuelle à une valeur de marché- et sa période de mesure n’est pas conventionnelle : c’est la durée de vie totale du capital, qui s’évalue elle aussi.

Selon l’expression consacrée, « la prévision est un exercice difficile, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir ». Il en résulte que l’évaluation du capital, hautement dépendante du futur, ne doit être pratiquée qu’avec la plus grande prudence. Nous avons de bonnes raisons de penser que le degré d’incertitude de cette mesure est systématiquement minoré. En particulier, par la sous-évaluation des phénomènes extrêmes -les bulles de ceci ou de cela, l’« exubérance irrationnelle » (Alan Greenspan, 1996, Robert Shiller, 2000), ou, plus précisément, les distributions statistiques « à queue épaisse » identifiées et analysées par Benoît Mandelbrot (Une approche fractale des marchés, Paris, 2009).

Taxer le capital, même physique, c’est donc, pour une bonne part, taxer du vent. Un pays qui remplacerait entièrement une imposition des flux réels (revenus ou transactions) par une imposition du stock de capital ne tomberait-il pas dans l’arbitraire et dans l’injustice ?

Autre observation : puisque la période de mesure du revenu est purement conventionnelle, la relation entre le revenu et le capital l’est aussi. Selon la période choisie, ainsi, le ratio capital/revenu peut varier, pour toute entité déterminée (individu, ménage, entreprise, collectivité publique), de la valeur 1 jusqu’à une valeur se rapprochant autant que l’on veut de l’infini. Un tel ratio n’a qu’une pertinence relative : il ne sert qu’à comparer des entités entre elles. À cette fin, il faudrait qu’il soit rapporté à une valeur moyenne, un peu comme le quotient intellectuel (QI) en psychologie. Cela ne semble guère pratiqué et, au lieu de cela, on voit surtout publier des données selon lesquelles, par exemple, le patrimoine des Français serait 5 ou 10 fois supérieur à leurs revenus, ce qui n’a pas grand sens.

De toute façon, enfin, comme on va le voir ci-après, de telles comparaisons n’auraient d’intérêt que si le capital était correctement mesuré.

La distinction entre revenu et capital, ainsi comprise, nous permet de mieux saisir ce qui sépare vraiment le capital du travail : ce n’est pas tant une question de propriété ou de pouvoir qu’une affaire d’horizon temporel. Le travail, comme le revenu, est une substance fragile et fugace qui se consume -se consomme- en peu de temps. Le capital est, par définition, plus durable. Il est le fruit d’une vision à long terme, associée aux valeurs de réflexion, d’organisation, de programmation, de complexité, mais aussi de prise et de maîtrise des risques. Le philosophe Platon dirait que le capital se situe plus du côté de la raison et de l’esprit (nous), tandis que le travail et le revenu seraient plus du côté des passions et du désir (epithymos). Vaut-il mieux faite converger le travail vers le capital, en privilégiant une économie durable, ou, à l’inverse, faire converger le capital vers le travail, en allant vers une économie du jetable ? Il revient à chacun d’intégrer cela dans sa propre hiérarchie des valeurs morales.

3. Sur l’insuffisante prise en compte du capital humain.

À la racine du capital, il y a le mot « tête » (latin caput). Un capital, ce fut d’abord un ensemble de têtes de bétail, un « cheptel » (même étymologie, de même que le mot anglais cattle, « troupeau »).

Le cheptel animal a toutes les caractéristiques de la substance baptisée aujourd’hui « capital » : il peut être acheté et vendu, dénombré, déplacé, fragmenté, etc. Il peut aussi être dématérialisé et converti en symboles virtuels : les premiers signes monétaires furent intimement liés au capital animal, comme l’attestent l’archéologie et la linguistique (latin pecus, « troupeau », d’où pecunia, « fortune, richesse, argent », français « pécuniaire » ; anglo-saxon feoh, « bétail, richesse », d’où l’anglais fee, « salaire »).

La notion de capital humain, c’est l’idée que chaque être humain a une valeur économique, mesurable, finie et échangeable, comme une tête de bétail.

Cette idée fut couramment admise dans l’Antiquité et, en Europe, au moins jusqu’à la fin du Moyen Âge. Elle s’est introduite dans de multiples pratiques sociales, la plus radicale d’entre elles étant l’esclavage. Saint Augustin justifia l’esclavage, saint Thomas d’Aquin aussi (« L’homme a besoin d’esclaves », cité par d’Olivier Grenouilleau, Christianisme et esclavage, Paris, 2021). Pendant tout le Moyen Âge, on a acheté et vendu des terres en tenant compte du nombre des « colons », des mancipia (littéralement : les « pris par la main » du seigneur, d’où le verbe « émanciper ») ou des serfs qui y étaient rattachés. Dans le droit pénal germanique, des amendes de composition (Wergeld) ont fixé des prix de la vie humaine ou des diverses parties du corps humain. La mise en gage ou le rançonnement des personnes prises ou données en otage, ou faites prisonnières, ont été, si l’on ose dire, monnaie courante. Les rançons furent une source importante de transactions, de circulation d’argent et de rémunération des gens de guerre : jusqu’à 4 millions d’écus pour le roi de France Jean II le Bon, capturé par les Anglais à la bataille de Poitiers, sans doute l’otage le plus cher de l’histoire -c’est pour faciliter le financement de sa rançon que le franc fut créé !

Donner un prix au capital humain fut le signe que la vie humaine n’était pas une quantité négligeable. Quand des monarques espagnols, au XVe siècle, parlent des juifs, et notamment des riches juifs, en disant qu’ils sont « nos coffres », cela ne signifie pas que ces riches soient méprisables ou réduits à de purs objets, mais qu’ils constituent une « matière fiscale » hautement précieuse ; ce sont des poules aux œufs d’or, qu’il convient de protéger, comme tous les riches, contre ceux qui voudraient les spolier ou leur tordre le cou. MM. Mélenchon, Piketty et Zucman pourraient utilement améliorer leurs connaissances sur ce point.

La fin de l’esclavage disqualifie-t-elle la notion de capital humain ? Pour arriver à une telle conclusion, il faudrait croire, non seulement que les hommes diffèrent des choses, des plantes et des autres animaux, mais aussi :

– que cette différence serait de nature, et non de degré ; il existerait une « nature de l’homme » radicalement distincte de celle des autres entités ou organismes de l’univers ;

– que la valeur d’un homme ne serait pas mesurable, ou ne devrait pas l’être (par exemple, parce qu’elle serait infinie) ;

– enfin, que, de toute façon, il n’existerait, ou ne devrait exister, aucune différence de valeur entre chaque être humain et chacun de ses congénères.

Ces trois affirmations sont loin d’aller de soi. Ne serait-ce que parce qu’elles heurtent de front les acquis et le mouvement général de la science, ainsi que le constat quotidien des pratiques et du fonctionnement des sociétés.

La théorie économique moderne, à la suite du prix Nobel Gary Becker, reconnaît donc l’importance du capital humain. On mesure le prix de la vie humaine. On en tient compte dans les choix d’investissement. Les différents aspects du potentiel humain, individuel ou collectif, sont étudiés et évalués dans tous les sens. On ne pratique plus l’esclavage, mais on continue à mettre des gens en prison ou sous tutelle, à les priver de tout ou partie de leurs droits, à les condamner à des travaux forcés ou « d’intérêt général ». Chaque être humain peut être vendu, non plus par d’autres, mais par lui-même, non plus en gros, mais au détail, passant de patron en patron ou cherchant des clients pendant une grande partie de sa vie.

De tout cela, cependant, on n’a pas encore tiré pleinement les conséquences. Deux questions, en particulier, sont à examiner.

* N’est-il pas nécessaire de comptabiliser le capital humain au même titre que le capital matériel ?

Le compte de patrimoine 2024 de la comptabilité nationale française évalue le montant total du patrimoine non financier en fin d’année à environ 19 600 milliards d’euros (Md€), dont 10 900 Md€ pour les actifs « produits » (bâtiments et logements, ouvrages de génie civil, machines) et 8 700 Md€ pour les actifs « non produits » (terrains, ressources naturelles). Des actifs financiers (créances vis-à-vis du reste du monde) viennent s’y ajouter pour 45 100 Md€. Ils sont presque exactement compensés par des passifs financiers, de sorte que l’actif financier net est négatif, pour une valeur pratiquement négligeable.

Le capital ou patrimoine humain des quelque 68,6 millions d’habitants recensés au 1er janvier 2025 est, lui, compté pour zéro.

De combien la prise en compte de ce capital humain modifierait-elle la valeur totale du patrimoine ? Pour estimer cela grossièrement, nous pouvons décomposer la population de la France en trois groupes, en calculant la valeur économique potentielle de chacun d’eux.

Premier groupe : la population de 15 à 64 ans, 42,2 millions d’habitants en 2024, selon les chiffres de l’Insee, dont environ 68,8 %, soit 29 millions, sont en activité. Il s’y ajoute quelques centaines de milliers de personnes en emploi de 65 ans et plus, dont la plupart (0,44 million) sont âgées de 65 à 69 ans, avec un taux d’emploi de 11 % en 2024 pour cette tranche d’âge.

Ces actifs ont perçu en 2024 1 503 Md€ de salaires (cotisations sociales salariales et patronales comprises) et dégagé par leur activité 1 027 Md€ d’excédent brut d’exploitation (EBE) et de revenus mixtes (mélangeant le revenu du travail et le profit de l’entrepreneur individuel), soit au total 2 530 Md€1. En arrondissant à un million maximum l’effectif des seniors de plus de 65 ans en emploi, on dénombre au total une trentaine de millions de personnes tirant de leur activité 2 530 Md€, soit environ 84 300 euros annuels par tête, cotisations sociales comprises.

À ces 30 millions de personnes, nous pouvons associer un capital potentiel égal au revenu cumulé qu’ils sont aptes à tirer de leur activité jusqu’à la cessation de celle-ci.

L’âge moyen effectif « conjoncturel » de prise de retraite a été de l’ordre de 63 ans en 20242. Décomposons la population par tranches d’âge de cinq ans. La tranche de 15 à 19 ans compte 4,28 millions de personnes, dont l’âge moyen peut être grossièrement estimé par le point moyen entre les deux limites de la tranche, c’est-à-dire 17 ans et demi. Il reste aux membres de cette tranche 63-17,5 = 45,5 années avant l’âge de prise de retraite.

On peut répéter ce calcul pour chaque tranche d’âge jusqu’à la tranche des 60-64 ans, pour laquelle la durée moyenne restant avant la retraite n’est plus que de 0,5 année. Pour la tranche des 65-69 ans, qui a dépassé l’âge moyen de prise de retraite de 63 ans, le même calcul donne une durée restante négative, mais ce n’est pas anormal dès lors que nous raisonnons, pour chaque tranche, par différence avec une moyenne calculée pour l’ensemble des tranches.

Pour l’ensemble de la population de 15 à 69 ans, la durée restante moyenne avant retraite se calcule alors comme la moyenne des durées restantes de chaque tranche, pondérée par l’effectif de chacune d’entre elles. On obtient, tous calculs faits, une durée restante moyenne de 22,2 ans3. En multipliant ce chiffre par le revenu d’activité annuel constaté en 2024, on arrive à une valeur de capital de 56 200 Md€.

Deuxième groupe : la population de moins de 15 ans, soit 11,5 millions d’habitants, non encore actifs, mais appelés à le devenir, et en cours de constituer un capital pleinement productif. Leur valeur de capital est intermédiaire entre zéro (à la naissance) et une valeur voisine de celle qu’ils représenteront sur le marché du travail. Cette dernière valeur peut être approximée en multipliant le nombre potentiel futur des actifs dans cette population (11,5 * 67 %4, soit 7,71 millions) par la rémunération moyenne annuelle par actif de 15 à 69 ans (environ 84 000 euros en 2024) et par 45 années, soit environ 29 100 Md€. De manière prudente, on limitera à 10 000 Md€ la valeur de capital de cette population en voie de parvenir à l’activité.

Troisième groupe : la population de 70 ans et plus, soit environ 11 millions d’habitants, inactifs dans leur très grande majorité. On comptera pour zéro leur valeur de capital. Cela ne signifie évidemment pas que notre vieille maman ou notre vieil oncle, même grognon, soient dépourvus de valeur non économique.

Au total, la valeur, en 2024, du capital humain ainsi estimé s’élèverait à 66 200 Md€, soit à peu près un million d’euros par habitant. L’excellent Voltaire, s’il sortait du Panthéon pour prendre un café et lire les gazettes de Paris, déciderait, au vu de ce chiffre, de rebaptiser immédiatement son petit conte philosophique sur l’économie et la politique françaises : L’homme aux quarante écus deviendrait L’homme au million d’euros.

La valeur de l’homme au million d’euros est brute et non actualisée. Pour l’actualiser, deux corrections de sens contraire doivent être pratiquées. En positif, les revenus futurs s’accroissent par rapport à ceux de l’année de base, par le jeu de l’inflation et des gains de productivité du travail. En négatif, la valeur de ces mêmes revenus se réduit à mesure qu’ils sont plus éloignés dans le temps : c’est dû à notre perception psychologique, qui nous porte, en général, à nous méfier de l’incertitude et à préférer le présent. Ces corrections s’expriment par deux variables, le taux de croissance et le taux d’intérêt à long terme, qui peuvent être mesurés en valeur brute, inflation comprise, ou en valeur réelle, hors inflation. Les deux corrections se compensent lorsque le taux de croissance réel (noté g, comme l’anglais growth) est égal au taux d’intérêt réel (r, comme rate of interest). Sur la moyenne des 40 dernières années, c’est à peu près ce que l’on observe en France5. Il ne semble donc pas nécessaire de corriger à ce titre l’estimation ci-dessus du capital humain.

Ce calcul, aussi grossier qu’il soit, fait apparaître la prépondérance du capital humain dans le patrimoine économique de la France : en ordre de grandeur, il représenterait trois à quatre fois le montant du capital matériel s’il était comptabilisé.

* N’est-il pas moins nécessaire de comptabiliser les actifs financiers de chacun au titre de ses droits à la retraite ?

Le patrimoine financier des ménages, tel qu’il figure dans les comptes de la nation, n’intègre aucune valeur au titre de leurs créances de retraites. Réciproquement, aucune dette n’est enregistrée à ce même titre dans les passifs financiers de l’État, de la sécurité sociale ou des collectivités territoriales. Pour rencontrer une telle valorisation, il faut se tourner vers des organismes privés : gestionnaires de rentes, fonds de pension. Rien n’empêche toutefois qu’une institution publique valorise explicitement dans son bilan ses engagements de retraite vis-à-vis de ses fonctionnaires : l’Union européenne, ainsi, comptabilisait au 31 décembre 2024 une dette de 93 Md€ à ce titre, somme annuellement réévaluée selon une méthode actuarielle sophistiquée6.

Les collectivités publiques françaises, et notamment l’État, ne sont pas dépourvues de toute comptabilisation de ces engagements, mais cela se fait sous la forme de provisions, d’inscription au hors bilan ou de production d’états spéciaux. Ainsi, pour satisfaire à un règlement de 2013 relatif au système européen de comptes (SEC), la France établit et transmet chaque année à la Commission un « tableau 29 » évaluant le montant des engagements de l’État, ainsi que des autres organismes gestionnaires de régimes de retraite obligatoires, envers les ménages.

Ce montant était estimé à environ 10 000 Md€ au 31 décembre 2021. Il est très sensible au choix du taux d’actualisation appliqué aux flux futurs de prestations de retraite : pour le régime de la fonction publique de l’tat, les engagements à fin 2021 étaient évalués à 1 317 Md€ dans le tableau 29 établi avec le taux d’actualisation (positif) choisi par l’Union européenne, tandis que le compte général de l’État recensait, non pas dans le bilan mais en annexe, un engagement près de deux fois supérieur (2 534 Md€) s’expliquant par le choix d’un taux d’intérêt négatif de -1,37 % !

Inclure les engagements de retraite dans le patrimoine des ménages, cela n’est pas neutre, et cela conduit à modifier profondément notre vision de l’économie française.

Compter les retraites comme un capital, c’est d’abord une façon de dire qu’elles se constituent par capitalisation -et qu’elles ne peuvent qu’être constituées ainsi. Sur la scène politico-médiatique, on voit s’opposer à grands cris les partisans des retraites par répartition et ceux de la capitalisation. Belle pièce de théâtre ! Tous, en réalité, sont les avocats d’un système de capitalisation. Seule différence : les premiers sont des escrocs, ils proposent une sorte de pyramide de Ponzi7 qui, par construction, ne laissera rien dans la caisse aux derniers cotisants. Les seconds sont en apparence plus sérieux. En apparence seulement, car leur système finira lui aussi comme un système de Ponzi si ses paramètres ont été gérés sans la rigueur nécessaire et si le déclin démographique s’accélère. La situation des fonds de pension par capitalisation des agents publics américains -accueillant plus de 27 millions de personnes, cotisants ou bénéficiaires- illustre cela de façon cruelle.

Compter les retraites comme un capital, c’est ensuite s’apercevoir que les ménages sont bien plus riches qu’il ne le semble : l’inclusion d’un actif financier de 10 000 Md€ au titre des engagements de retraite accroîtrait de 60 % le patrimoine des ménages -chiffré à 16 845 Md€ dans le compte de patrimoine des comptes de la nation de 2024.

C’est aussi constater que le fameux mur de la dette publique a déjà été complètement enfoncé. La dette publique française au sens de Maastricht, calculée selon les normes européennes, ne fait pas apparaître les engagements de retraite. Si on avait dû le faire, un montant d’au moins 10 000 Md€ se serait ajouté aux 3 480 Md€ constatés à la fin du 3e trimestre 2025, quadruplant à peu près le niveau de notre dette publique et faisant exploser son taux rapporté au PIB : plus de 450 % au lieu de 117 % !

Compter les retraites comme un capital, c’est enfin bouleverser la mesure de l’inégalité des patrimoines. Cette inégalité est habituellement dénoncée comme très supérieure à l’inégalité des revenus. Elle serait probablement fort réduite par la prise en compte des actifs constitués au titre des droits à la retraite, pour deux raisons :

– ces actifs patrimoniaux, ayant la nature de droits à revenu futur, ont une répartition à peu près calquée sur celle des revenus et non sur celle, plus inégalitaire, du patrimoine classique ;

– leur inégalité a toutes chances d’être plus faible que celle des revenus d’activité, car il existe, aux deux bouts de l’échelle, d’une part des pensions minimales, les « minima vieillesse », d’autre part un plafonnement des pensions, lié à celui des cotisations.

L’inégalité des durées de vie à la retraite, plus courtes pour les moins aisés que pour les plus aisés, ne paraît pas suffisante pour annuler l’effet de ces deux facteurs.

*

Il reste beaucoup à faire pour intégrer de façon correcte le capital, et notamment le capital humain, dans l’analyse et la politique économiques. Mais, d’ores et déjà, on peut s’attendre à ce que cela révolutionne notre approche de ces questions. N’est-ce pas une perspective stimulante pour une nouvelle génération de chercheurs ? Avis aux amateurs !


  1. INSEE, Comptes de la nation 2024, somme des rémunérations des salariés par branche et des excédents bruts d’exploitation et revenus mixtes par branche. ↩︎
  2. Cet âge est une estimation calculée pour une génération fictive dont les probabilités de partir à la retraite seraient, à chaque âge, identiques à celles constatées dans la population pour une année considérée. La méthode est la même que pour le calcul de l’indicateur conjoncturel de fécondité, opposé à l’indicateur de fécondité par génération ou par cohorte, calculable ex post, une fois que la dernière naissance d’un enfant d’une femme de ladite génération est survenue. ↩︎
  3. La population totale par tranche est l’outil de pondération le plus aisément disponible. En toute rigueur, il conviendrait plutôt de retenir la seule population en emploi, ce qui réduirait le poids relatif des tranches les plus jeunes et les plus âgées. ↩︎
  4. 67 % = taux d’emploi moyen en 2024 de la population de 15 à 69 ans = moyenne pondérée des taux de 68,8 % (population de 15 à 64 ans) et de 11 % (tranche de 65 à 69 ans). ↩︎
  5. Pour la période antérieure à 2015, voir par exemple Vivien Levy-Garboua et Éric Monnet, « Les taux d’intérêt en France : une perspective historique », dans : Revue d’économie financière, 2016, p. 35-58 (en ligne). ↩︎
  6. https://commission.europa.eu/document/download/c31ede29-5b48-465e-8ef7-1a86feecdde6_en?filename=2024%20IFAR_Annual%20Accounts_COM_2025_359_1_EU_WEB.pdf, p. 37, ligne « Dette non courantes / Pensions et autres avantages au personnel » et note 2.9. p. 84-87. ↩︎
  7. Charles Ponzi (1882-1949), Italien immigré en 1903 aux États-Unis, « commence son système à Boston en 1919, reposant sur un principe relativement simple : les intérêts versés aux épargnants sont prélevés sur les sommes placées par les souscripteurs suivants. Pour que les recettes continuent à couvrir les engagements, il faut une croissance des souscriptions. Dès que celle-ci se ralentit, la cessation de paiement fait découvrir le système de cavalerie. Son système s’effondre en 1920 (…) » (Wikipedia). ↩︎

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Yves Montenay janvier 16, 2026 - 6:36 pm

Un souvenir à propos de Marx : dans ma ville natale à demi communiste de Châtellerault (du fait des nombreux ouvriers de la manufacture d’armes qui n’existe plus aujourd’hui) j’ai été abreuvé dès l’enfance de texte sur le capital, le travail, l’exploitation…
Je ne les trouvais pas clair, et une fois entré à Sciences-po, je me suis attaqué à l’original avec l’aide du professeur d’allemand. Je n’ai pas compris davantage et le professeur a conclu que nous étions une fois de plus en face du « deutsche Nebel » (brouillard allemand), expression universitaire qui qualifie en Allemagne certains « grands textes » nationaux..
Bref l’article de Philippe Baccou insiste à juste titre sur les difficultés de définition et de mesure de ces soi-disant concepts de base !

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