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 La nouvelle Trappe et la Prime d’Activité

par Bertrand Nouel
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Le PLF, dont le budget recettes vient d’être voté, augmente la prime d’activité, complément de rémunération versé par l’État aux salariés modestes, d’un montant d’environ 50 euros par mois.

Quels en sont les effets, à la fois pour le salarié, l’employeur et pour l’État payeur, lorsque l’on ajoute ceux des allègements de charges, dont l’abandon vient d’être acté ?

Rappel.

La prime d’activité, créée en 2015 en remplacement du RSA activité et de la prime pour l’emploi, est une incitation à l’activité pour ses bénéficiaires. Il suffit pour y avoir droit d’avoir 18 ans, d’habiter la France et d’y conduire une activité professionnelle, sous réserve de conditions de ressources minimales et maximales suivant une formule très complexe. A titre d’exemple, en 2025 un salarié célibataire au Smic perçoit une prime de 255 euros par mois et la prime est dégressive pour s’annuler à 1,4 Smic. Ajoutons encore que la prime n’est pas imposable (ni déclarable).

En 2023 la prime a nécessité un financement public de 10.5 milliards d’euros pour un nombre moyen de bénéficiaires de plus de 4,5 millions de foyers, soit près de 9 millions de personnes. La prime fait partie de la politique pour l’emploi qui au total a coûté 190 milliards à l’État en 2023, soit 6,7% du PIB (source Fipeco).

Le budget pour 2026 prévoit d’augmenter la prime de 50 euros mensuels, pour un coût annuel de 2 milliards. Additionnée à environ 200 euros, moyenne des primes antérieures, la prime  devrait donc atteindre environ 250 euros par foyer, pour un coût de 12,5 milliards pour l’État.

Comparaison du pouvoir d’achat du célibataire payé au Smic et de celui payé au niveau du salaire médian.

Pouvoir d’achat annuel sur 12 mois: Salaire brut-cotisations salariales+ prime d’Activité-IRPP

Au niveau d’un salaire égal au Smic.

21.876 – 4.559 + 3.000 – 0  = 20.317 €1

Au niveau du salaire médian2 net.

Le dernier chiffre connu est 2.183 € net pour 2025 (source INSEE).

26.196 + 0 – 1041= 25.155 €

Autrement dit, le pouvoir d’achat du salarié au Smic sera égal à 80,8 % de celui du salarié au salaire médian ! Ce chiffre est inédit en France et en Europe, où la moyenne se situe plutôt aux alentours de 50%.

Quel est le coût pour l’employeur dans chacun des cas ? Salaire brut + cotisations patronales.

Ce coût mensuel sera de 1899 € pour le salarié au Smic et de 3713 € pour le salarié au salaire
 médian3. Une différence de 1.814 €, soit annuellement 21.768 €, comparé à un gain, impôt sur le revenu déduit, de seulement 4.838 € pour le salarié.

On comprend que ni le salarié ni l’employeur ne soient incités à sortir de cette trappe à bas salaires.

Quel est le coût pour l’État ?

Il est de 250 € par salarié bénéficiaire, soit de 12,5 milliards d’après les prévisions officielles, chiffre auquel il faudra ajouter le coût des intérêts de l’emprunt nécessaire pour verser ces sommes puisque bien entendu elles viennent accroître le déficit public.

Historique de la politique des bas salaires.

C’est en 1993, sous le gouvernement Balladur, que débute cette politique, par un allègement modeste des cotisations sociales patronales, très vite augmenté sous le gouvernement Juppé jusqu’à 18,2% s’appliquant de façon dégressive sur les salaires de 1 Smic à 1,33 Smic. L’objectif est clairement de lutter contre le chômage de masse sévissant à l’époque (12%).

Le gouvernement Jospin a étendu ensuite la politique d’allègements en la portant à 26 points, particulièrement pour compenser la hausse des salaires suite aux 35 heures, cette fois donc avec un objectif tourné vers les entreprises.

D’autres réformes sont ensuite intervenues, et actuellement les cotisations patronales sont de 7% au niveau du Smic, de 40% à partir de 1,6 Smic et de 47% à partir de 3,5 Smic.

Les allègements sur les salaires que l’on peut considérer comme bas, à savoir jusqu’à 1,6 Smic, ont coûté 39,4 milliards en 2024 (la moitié du coût total des allègements et exonérations de cotisations).

Il est à noter que le considérable taux de cotisations appliqué aux salaires du haut de la fourchette trouve sa raison d’être dans la nécessité de compenser la perte des cotisations sur les bas salaires. Ce taux est beaucoup plus important que dans les pays étrangers et au total les employeurs français, malgré les allègements bas salaires, restent ceux qui avec 37% des ressources de la protection sociale, fournissent le financement le plus important des pays du Nord-Ouest et du Sud de l’Europe (Espagne exclue).

Avant donc de tenir compte de la prime d’activité, la politique d’allègement des cotisations en faveur de ces mêmes bas salaires coûte une quarantaine de milliards à l’État.

Conclusions.

Même si la prime d’activité ne fait pas partie de la rémunération du salarié, étant une aide à but social, il est justifié de la rapprocher des allègements de cotisations sur les bas salaires car les deux ont un effet sur la politique de l’emploi. Et la combinaison de ces effets est désastreuse.

L’abandon de la réforme des allègements de cotisations tourne le dos aux préconisations du rapport Bozio Wasmer et à la proposition du gouvernement…

Le rapport Bozio Wasmer (octobre 2024) sur la mission « relative à l’articulation entre les salaires, le coût du travail et la prime d’activité » reçue du gouvernement concluait sur la nécessité de « déSmicardiser » le travail. Pour cela, l’institut Rexecode résumait ainsi  leur proposition : « dans leur scénario central, les auteurs proposent de réduire les exonérations de 4,05 points au niveau du Smic et de supprimer les taux réduits maladie et famille au-delà de 1,6 fois le Smic. Ce qui « permet d’abaisser fortement la pente des allègements pour un point de sortie à budget constant autour de 2,5 Smic ». Les cotisations patronales seraient ainsi plus élevées entre 1 et 1,2 Smic, plus faibles entre 1,2 à 1,9 Smic et redeviendraient plus élevées de 1,9 à 3,5 Smic ».

Suivant les préconisations du rapport, le gouvernement a « raboté » les allègement de 1,5 milliard en 2025, et prévu en octobre 2025 de doubler encore la somme pour 2026 jusqu’à 3 milliards. Mais, afin d’obtenir que le budget ne soit pas censuré par le groupe socialiste, le gouvernement a annoncé un reniement complet, en renonçant à ce coup de rabot et en même temps en accordant une augmentation de la prime d’activité indiquée ci-dessus.

…Ajoutée à l’abandon de la réduction des allègements, la hausse de la prime d’activité est un verrouillage de la porte de sortie de la trappe des bas salaires, et un rapprochement inédit en France et dans le monde du Smic et du salaire médian…

Comme on l’a vu, le pouvoir d’achat du salarié au Smic sera égal à 80,8% de celui du salarié au salaire médian. Cette soumission aux oukases socialistes est un dramatique déni de la stratégie qu’avait mise en place le gouvernement auparavant. L’État vient à la fois diminuer l’incitation à travailler davantage, à se former et à améliorer la productivité des travailleurs, et utiliser les ressources publiques pour combler un pouvoir d’achat que l’économie réelle n’offre pas, alors que ce n’est pas à l’État de créer ni garantir ce pouvoir d’achat, son rôle n’étant que de créer les conditions optimales pour que les entreprises puissent l’assurer.

… et elle coûte très cher à l’État.

Au lieu d’une économie de 3 milliards promise avec la réduction des allègements de charges, on renonce à cette économie et on crée une dépense complémentaire de 2 milliards.

Au total, les deux mesures s’additionnent, bien qu’elles aient des objectifs différents. À l’origine, les allègements avaient pour objectif la lutte contre le chômage de masse. Cette politique a réussi, mais au prix de la création d’une trappe à bas salaires.

Pour aller plus loin, ce n’est plus cet outil qu’il faut utiliser – ce serait d’ailleurs impossible – mais celui d’une  hausse du taux d’emploi et d’une amélioration de la qualification des salariés, en même temps qu’une modération du taux de cotisation des employeurs applicable aux hauts salaires. Le budget 2026 ne contient aucune disposition en ce sens.

Quant à la prime d’activité, son objectif est l’amélioration du pouvoir d’achat, ce qui n’est pas le rôle de l’État, et sa hausse continuelle vient tourner le dos à ce qui devrait être l’objectif stratégique à long terme de l’État – sans même évoquer la lutte pour l’équilibre financier de la Nation.

Aurait-il mieux valu continuer l’année avec la loi spéciale ? Question désormais inutile. Budget 2026, et après ? A suivre au prochain numéro.


  1. En prenant comme base conservatrice la moyenne à 200 euros et non pas 255 euros. ↩︎
  2. Qui n’est pas le salaire moyen , plus élevé: 50% des salariés gagnent plus, 50% gagnent moins que le salaire médian. ↩︎
  3. Selon le simulateur URSSAF, qui indique un salaire net au Smic de 1421 € au lieu de 1.443 €, chiffre officiel utilisé ici. ↩︎

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