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Une Agriculture sans stratégie

par Claude Sicard
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Une nouvelle révolte agricole a éclaté avec l’épidémie  de dermatose nodulaire contagieuse qui s’est déclenchée en décembre 2025, dans le sud de la France.

Et il y en avait eu une, bien plus importante encore, car à caractère  national, en janvier 2024.

Le monde agricole est en crise, en France, depuis de très nombreuses années, et les syndicats agricoles nous alertent seulement maintenant, disant qu’il y a dans cette profession au moins un suicide par jour.

Les agriculteurs se plaignent de ne pas parvenir à vivre de leur métier : beaucoup ne subsistent que grâce aux primes de la PAC et au salaire gagné par leur épouse qui dispose d’un emploi à l’extérieur. Ils réclament le droit de vivre de leur métier, d’autant  qu’ils ont de très longues journées de travail et très peu de vacances. Ils ont  entrepris de monter sur  Paris pour déposer leurs cahiers de doléances à l’Assemblée Nationale  et au Sénat, et cela était d’autant plus urgent pour eux qu’ils redoutaient que la Commission Européenne signe le Traité du Mercosur qui va considérablement aggraver leur sort.

Ce traité menace tout particulièrement les éleveurs de bovins et de poulets de chair : et on vient d’apprendre qu’il vient d’être signé.

Et il y a, de plus, la menace d’entrée prochaine de l’Ukraine dans l’Union Européenne, et les négociations sont en cours.  Il faut avoir conscience que  ce pays est un géant agricole qui dispose de surfaces considérables, avec des terres d’une fertilité exceptionnelle (le tchernoziom),un coût du travail extrêmement bas qui n’a rien à voir avec le nôtre, et des exploitations gigantesques qui sont un héritage de la période soviétique.  

Suite à la grogne agricole de janvier 2024, le gouvernement  a fait passer une loi accordant à l’agriculture le rang « d’activité d’intérêt général majeur », et le Sénat y a rajouté le principe de « non régression de la souveraineté alimentaire ». Cela a calmé, momentanément, la colère des agriculteurs, mais la menace de conclusion du traité de Mercosur l’a réveillée.

Ce qu’il se passe, c’est que notre agriculture n’est, dans aucun secteur, compétitive.  Elle n’est compétitive ni en matière de coûts, ni par des stratégies de différenciation, excepté dans le domaine des vins et alcools.

À aucun moment, ni nos ministres de l’agriculture, ni la FNSEA, qui est le principal syndicat agricole, n’ont jamais procédé à la moindre réflexion à caractère stratégique sur la façon de faire évoluer ce grand secteur d’activité de notre économie : ils ont laissé les évolutions se faire naturellement, sans chercher à les orienter, le  seul souci de la FNSEA étant de défendre bec et ongles les intérêts immédiats des agriculteurs sans déterminer comment on va pouvoir rendre notre agriculture compétitive.

Les stratégies de différenciation par lesquelles nous avons mondialement des positions fortes, dans le domaine des vins et alcools, sur les marchés internationaux, résultent de l’action déjà ancienne des grands négociants eux-mêmes,  et nullement de stratégies conduites par la FNSEA ou le gouvernement.

Aussi, la France, qui était numéro 2, au plan mondial, en matière d’exportations agricoles et agroalimentaires,  il y a quelques années encore, venant juste derrière les États-Unis, a rétrogradé au sixième rang, le classement étant à présent le suivant :

Exports agri et agroalimentaires
 (Mds US $)
Etats-Unis…..126,5
Pays-Bas…….  96,1
Allemagne.….  76,4
Brésil………. … 69,9
Chine……… …. 68,8
France…… ….  65,0

L’Allemagne et les Pays-Bas nous ont largement devancé, le cas le plus étonnant étant celui de la Hollande, vue la très faible dimension de son territoire agricole.

Ce pays a su faire de la stratégie pour guider le développement de son agriculture. Il est devenu le numéro un mondial de la fleur, et il a doté ses petites exploitations de serres équipées  des lampes Led, où l’atmosphère est contrôlée par des ordinateurs qui règlent, en permanence, la lumière, la  chaleur et l’hygrométrie de l’air. Et certaines de ces serres sont même constituées par des structures spéciales en verre.  Aussi, les rendements sont étonnants : par exemple 500 tonnes à l’hectare pour les tomates, contre 10 seulement en plein champ, et ces agriculteurs sont intégrés dans des structures verticales qui s’occupent de la commercialisation de leurs productions en leur indiquant, chaque année,  ce qu’il faut produire.

Un autre pays européen se distingue, aussi, par la pertinence de sa politique agricole : le Danemark. Les Danois ont spécialisé leur pays dans les cultures biologiques (20 % du territoire), ainsi que dans l’élevage porcin ( 2 millions de tonnes en 2022 contre 0,7 en France), et ce sont, là, des stratégies de différenciation parfaitement menées.

Pour la première fois, depuis 50 ans, nous avons eu une balance commerciale agricole déficitaire, en 2025 : nous importons, pour les besoins  de notre marché intérieur, de plus en plus de produits de l’étranger, et l’an dernier il s’est agi de :

Importations de l’étranger
Poulets ……………..   50 %
Viande de porc……..  38 %
Viande de bœuf..……. 30 %
Viande de mouton …..54 %
Légumes  ……………  28 %
Fruits…… ……………   71 %

On a de la peine à imaginer que notre agriculture puisse être aussi déficiente. En matière de porcs, nos élevages sont de trop petite dimension et les coûts de production sont élevés.

La taille moyenne est, en France, de 214  truies, contre des élevages de 2.000 truies  au  Danemark, par exemple. Et, en Chine , il s’est créé, récemment, à Ezhou, un élevage gigantesque, dans un bâtiment de 26 étages, avec 40.000 truies !

En matière de poulets, aussi, nous ne sommes pas compétitifs : nos élevages sont de trop petite dimension face à des unités de production de 2 à 3 millions de poulets par an au Brésil, ou en Ukraine : on en est ainsi à des coûts de production de 0,859 euros/kilo vif, en France, contre 0,639 euros au Brésil.

Et en matière de grandes cultures on  en est, aussi,  à des coûts de production élevés, en France :   200  US$/tonne pour le blé contre 130 à 140 US$/t en Ukraine.

L’agriculture française n’est donc pas compétitive,  et les Français ne veulent pas, d’ailleurs, d’une agriculture intensive à base d’engrais chimiques et de pesticides de synthèse, ni d’élevages super-intensifs.

On se souvient  du sort qui a été réservé au projet d’une ferme laitière de 1.000 vaches dans la Somme, en 2011 :il a été immédiatement combattu par les écologistes et par la Confédération paysanne, et son promoteur a dû, finalement, y renoncer après qu’un procès lui fut fait par le tribunal d’Amiens.

Nos écologistes, et l’opinion publique les suit, s’érigent contre toute forme en France d’ « agro-business ». Les Français veulent conserver leur agriculture telle qu’elle est aujourd’hui : nos fermes ont une dimension moyenne de 68 ha, trop petites pour les grandes cultures et inutilement grandes pour être dotées de serres modernes équipées à la manière des serres hollandaises.

II nous faut donc, comme le fait l’OFAG, en Suisse, protéger notre agriculture par des droits de douane élevés. Les Suisses ont fait plusieurs votations populaires pour savoir quelle agriculture souhaite la population, et ils ont opté pour une agriculture axée sur la préservation de la biodiversité et de l’environnement. Les Français sont dans les mêmes dispositions, et il faut donc, à la manière de ce que fait la Confédération  Helvétique, mettre en place des barrières douanières relativement élevées. On a, par exemple, les taux suivants, en Suisse :

 Droits de douane en Suisse
Produits laitiers………… 187,5 %
Bœuf, porc, volailles………  96,7 %
Céréales……………………… 18,8 %
Légumes ……………………  16,4 %

L’établissement de droits de douane pour préserver nos agriculteurs  de la concurrence étrangère serait dans la logique de la loi qualifiant notre agriculture d’ « activité d’intérêt général ».

Évidemment, la Commission Européenne à Bruxelles  s’y opposera  farouchement car elle cultive une doctrine libérale. Aussi les pouvoirs publics ont-ils le tort de s’opposer à la montée des agriculteurs sur Paris, avec leurs tracteurs : les dirigeants français pourraient ainsi expliquer à Madame Van der Layen qu’ils ne peuvent pas maîtriser la situation et qu’ils sont contraints de mettre en place les mesures voulues par la population.

Il n’y a pas d’autre solution pour  l’avenir de notre agriculture, et il serait temps que notre gouvernement en prenne conscience. Il ne reste plus qu’à convaincre les autorités de Bruxelles.

Claude Sicard, économiste, Ingénieur agronome,   conseiller technique de l’IRDEME.

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