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La Gabegie de La Poste

par Bertrand Nouel
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Ces services, dits publics, qui abusent des financements publics : la Poste .

Le phénomène est européen, même mondial : chute du courrier confié aux services postaux.

En France, l’activité courrier a chuté brutalement, ne représentant plus que 15% en 2023 de l’activité totale du groupe La Poste, contre 50% en 2010.

Dans tous les pays il est donc nécessaire d’adapter l’activité et les missions des organismes chargés du courrier. Comment la France fait-elle ? Ce sera le sujet de cet article, que nous traiterons à partir de deux angles d’étude, d’une part le référé de la Cour des comptes de février 2025 sur « la trajectoire financière de La Poste » et d’autre part, les décisions prises dans les pays européens qui nous entourent.

Nous verrons que les actions de la France sont extrêmement contestables du point de vue des finances publiques et qu’ils traduisent un très fâcheux écart idéologique avec les pays qui nous entourent.

Rappel.

En application des règles européennes en matière de concurrence, la France, après la création en 1988 de La Poste et de France Télécom, prenant la suite du Ministère des PTT puis de la DGT, a transformé les établissements publics issus de cette division en sociétés anonymes, dès lors soumises aux règles des sociétés commerciales.

Pour La Poste, ce fut réalisé en 2010, avec cependant la restriction exigeant que son capital demeure exclusivement public, concession faite aux oppositions notamment syndicales à la « privatisation » d’une activité depuis toujours publique. Actuellement la Caisse des dépôts et consignations détient 66% du capital et l’État 34%.

La Poste constitue un groupe dont le chiffre d’affaires total est de 34 milliards d’euros, qui emploie 223.000 personnes (deuxième employeur français après l’État), et qui est organisé en quatre activités. Le courrier dépend de l’entité services-courrier-colis, qui emploie 60.500 facteurs.

Enfin, quatre « missions de service public » ont été assignées à La Poste : le service universel postal, le transport et la distribution de la presse, une contribution à l’aménagement du territoire et l’accessibilité bancaire.

Le référé de la Cour des comptes de 2025 .

Ce référé, qui traite exclusivement de la trajectoire financière de la société anonyme La Poste, est très sévère pour le direction du groupe, dont le président vient d’ailleurs de changer. La cour commence par rappeler les deux plans successifs de stratégie adoptés pour 2014-2020 puis pour 2021-2030, qui prévoyaient la diversification des activités de l’entreprise, et qui se sont révélés être un échec relatif. Ils se  sont  traduits  par une chute du résultat net de l’entreprise, passé de 2,4 milliards prévus à 1,2 milliard réalisé en 2022, avec un flux de trésorerie diminué en 2023, négatif en 2024 et « à peine équilibré » jusqu’en 2027.

La Poste a donc dû réviser son plan, mais la Cour juge que cette révision « met l’accent sur le renforcement de l’exigence de rentabilité et les leviers de développement, plus que sur les actions de réduction des coûts. Il s’agit davantage d’un ajustement à la baisse des objectifs de rentabilité du plan initial que d’une révision en profondeur de la stratégie de développement et de diversification du groupe. » La Cour note encore qu’en 2023, hormis CNP assurances et Colissimo, toutes les unités du groupe on connu un résultat net négatif.

Il apparaît que « le déclin des métiers historiques n’a pas été compensé par les nouvelles activités ». La Poste s’est en effet lancée dans le développement de services de proximité (portage de repas, santé à domicile…), dont le résultat n’a pas été favorable et dont on notera qu’elles n’ont plus rien à voir avec la mission de service public.

Pour la Cour le modèle n’apparaît plus durable. « Il s’agit en effet, après un effort de trésorerie consenti par les actionnaires de 2,1 Md€ depuis 2020, de rétablir une politique de distribution de dividendes. »

En particulier sur les missions de service public.

La Cour commence par noter que les missions de service public dont est chargée La Poste sont à la fois plus nombreuses et plus exigeantes que dans les autres pays, et donne comme exemples la distribution du courrier six jours sur sept, ainsi que le maintien de 17.000 points de contact avec la clientèle.

Par ailleurs, l’État, autorisé pour ce faire par les règles européennes, verse à La Poste une compensation financière pour les charges qu’entraîne l’exécution des missions de service public. Là encore, la France se distingue : « Le montant de la compensation au titre du service universel postal est compris entre 500 et 520 M€ par an en fonction des résultats de qualité de service. La Poste française est ainsi celle qui reçoit le montant le plus élevé, tandis que la majorité des opérateurs postaux européens ne reçoivent aucune compensation pour le service universel. Toutefois, le coût de la mission pour le groupe n’est pas compensé à hauteur d’environ 479 M€ en 2023. »

Au total pour l’ensemble des missions de service public, ces missions « ont donc vu leur rentabilité se dégrader, sans que la hausse des compensations n’enraye la détérioration de leur situation économique. Le montant de la compensation versée a en effet doublé au cours des cinq dernières années, pour atteindre 1,1 Md€ en 2022 et 1 Md€ en 2023. Il demeure cependant inférieur de 683 M€ en 2023 et de 834 M€ en 2024 aux charges induites, telles qu’estimées par La Poste. »

L’exécution de chacune des quatre missions de service public fait l’objet de critiques sur leur coût et de recommandations. Nous ne citerons ici que, s’agissant du courrier, l’interrogation surprenante par son implication politique, sur le maintien de la fréquence de la distribution du courrier.

En conclusion, la Cour  insiste sur la nécessité de la rentabilité des missions de service public : La rentabilité du groupe constitue à terme un élément essentiel pour éviter un plus grand impact sur les finances publiques. » Et la recommandation 5 est d’ «  adapter les missions de service public au recul de leur usage et à leur utilité réelle, en diminuant leur champ et en ajustant leur compensation à hauteur du déficit comptable qui en résulte. ».

Ailleurs en Europe.

Le Danemark, pays pourtant réputé pour son souci de la protection sociale, vient de prendre la décision radicale d’abandonner purement et simplement la distribution du courrier par le prestataire public !

Il ne s’agit pas de privatiser cette activité en en confiant la réalisation à une entreprise chargée de respecter un cahier des charges strict, mais de s’en désintéresser totalement en laissant les citoyens libres de s’adresser à des organismes privés, s’ils le souhaitent (comme la société Dansk Avis Omeling, qui existe depuis plusieurs décennies). Il faut dire que dans ce petit pays (6 millions d’habitants), à la pointe de la technologie moderne, le courrier n’existe quasiment plus : les Danois ne se sont envoyés que 150.000 lettres en 2025, dix fois moins qu’en 2000.

La décision a été à ce point radicale que l’État a vendu aux enchères ses (célèbres) boîtes aux lettres et licencié 1.500 facteurs ! Voilà un État qui sait prendre et exécuter ses décisions…

En Allemagne, la Deutsche Post s’appelle maintenant Groupe DHL après l’acquisition de cette entreprise américaine privée. Le service postal est privatisé depuis 2007, et les obligations de service public fortement réduites. Les points de contact n’existent plus qu’au niveau de 1 pour les communes de plus de 2.000 habitants et les délais d’acheminement sont allongés.

Au Royaume-Uni, l’opérateur public Royal Mail a été privatisé en 2013 et se trouve en concurrence depuis 2006 avec UK mail, filiale de Deutsche Post DHL . A la suite des difficultés rencontrées par Royal Mail (condamnation à une amende pour défaillances dans la distribution du courrier et grèves) le parti travailliste au pouvoir n’a pas hésité en 2024 à accepter la vente de Royal Mail à l’industriel tchèque Kretinsky.

Aux Pays-bas, l’opérateur du courrier, PostNV, est resté public, ce qui ne l’a pas empêché de faire face très tôt à la baisse du courrier. Wikipedia indique qu’ « En juin 2013, PostNL a annoncé que, pour réduire ses coûts face à la baisse du volume de courrier, elle supprimerait les livraisons du lundi (représentant seulement 2,6 % du volume), réduirait de moitié le nombre de boîtes aux lettres et diminuerait le nombre de bureaux de poste d’environ 2 500 à environ 1 000. De 2012 à 2013, l’organisation a réduit le nombre de centres de traitement du courrier de 260 à 145 ».

En Italie, la Poste, service public, veut s’introduire en Bourse pour lever des fonds, et vient d’être autorisée à… ne distribuer le courrier qu’un jour sur deux !

Conclusion.

Les faits sont clairs, et la Cour des comptes appuie là où il faut le faire. La trajectoire financière de la Poste française n’est pas le souci de ses dirigeants pour ce qui concerne les missions de service public de l’entreprise.

Leur excuse est hélas une tradition nationale radicalement opposée au souci de prendre en compte l’équilibre financier dès lors qu’il s’agit de service public.

La réaction de la CGT au référé de la Cour des comptes est symptomatique : le syndicat accuse la Cour de promouvoir la casse des missions historiques de service public de l’entreprise au nom d’une nécessité de profitabilité qui n’a pas lieu d’être – sans bien entendu prendre en considération la disparition, elle aussi historique, du courrier, objet de la mission essentielle. Le syndicat préfère, pour éviter la perte d’emplois des postiers, leur confier des tâches tout à fait extérieures à leur mission de service public mais qui viennent accroître les coûts sans justification juridique ni économique.

Quant à FO, le syndicat épouse la même ligne, critiquant la politique de distribution de dividendes et réclamant que les déficits des missions de services publics soient comblés par les bénéfices des autres unités – ce qui évidemment se traduirait par une absence de dividendes, là encore oubliant que l’effort de trésorerie consenti par l’État depuis 2020, qui a atteint 2,1 milliards d’euros selon la Cour, mérite compensation.

La messe est dite, jamais on ne fera admettre par les syndicats la pertinence de la transformation de la Poste en société commerciale. Les syndicats viennent rejoindre ici une certaine Sandrine Rousseau qui affirmait n’en « avoir rien à péter (sic) de la rentabilité » (celle des agriculteurs en l’occurrence).

Quant à se comparer aux autres pays européens, les exemples donnés ne nécessitent pas de commentaires ; ils mettent en évidence l’ampleur de l’écart qui nous sépare d’eux.

Cet écart est idéologique, donc fondamental, et c’est lui qui est responsable pour une bonne part de notre incapacité à restaurer nos comptes publics. Ce n’est pas de bon augure.

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3 commentaires

Eh ! Oui ! janvier 23, 2026 - 11:35 am

Il me semble que …pour compléter l impéritie …on pouvait il y a qq temps acheter au poids les colis postaux non distribués. Avez vous quelque précision sur ce sujet
Je vous remercie

Répondre
DE CROUSNILHON Michel janvier 23, 2026 - 12:34 pm

La Poste privilégie la distribution des prospectus publicitaires à la distribution du courrier !

Répondre
DE CROUSNILHON Michel janvier 23, 2026 - 12:35 pm

La distribution des prospectus publicitaires est devenue une priorité pour la Poste, au détriment bien sûr de la distribution du courrier !

Répondre

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